Anecdote n°9~Elle~
Deux vies.
Deux individus.
Une maison.
Une pièce.
Des sons.
Des paroles.
Des portes.
Des murs.
Des escaliers.
Des oreilles.
Deux êtres.
Deux âmes.
Une cage.
Une boîte.
Des souffles.
Des pas.
Des secrets.
Des silences.
Des marches.
Des yeux.
Et puis elle et lui, lui tout seul, eux tous.
L'esprit pour voir ce que la peur ne permet pas d'affronter. La force pour agir appartient à d'autres. Nulle trace de courage. Elle est partie à ses besognes comme si de rien n'était. Le prendre dans ses bras avant de s'en aller sera la seule chose qui indiquera cet évènement, peut-être aussi le son de sanglots vides de larmes. Sur le chemin, tout va bien. Elle lui tient la main comme d'habitude, souhaite le bonjour et sourit aux passants comme d'habitude, lui dit de faire attention avant de passer le passage piéton comme d'habitude. Arrivée dans la ruelle, là si proche du but, elle laisse passer un lambeau de ce qui la tenait jusque là. Et lui, l'enfant, toujours la main dans la sienne, lui jette un regard qui dit comprendre sa peine. Pas de mot, un simple regard.
Il a l'air triste. Alors elle s'arrête, inspire longuement, serre les dents et reprend la route.
Là-bas il y a des gens qui s'attardent alors que l'heure est déjà passée depuis un petit moment. C'était normal. Elle l'embrasse en prolongeant un peu plus le baiser sur la joue dodue, lui d'y aller, s'approche de la grille et attend qu'il séloigne encore plus d'elle comme à chaque fois. Là elle salue une amie qui attend aussi tout en bavardant. Encore, son regard se fixe sur ce petit morceau d'elle-même qui court, cet air d'insouciance retrouvé. L'idée que c'est la dernière fois qu'elle le voit lui traverse l'esprit.
Tu me manques déjà. Elle outrepasse cette pensée, se donnant un semblant de courage et parvient ainsi à sortir un instant la tête de l'eau. Elle voit alors ces autres qui parlent et sourient à toutes ces choses si importantes pour eux.
Quelques fois il lui est arrivé d'attendre jusqu'au dernier moment qu'il passe enfin la porte et file à travers les murs et les chiffres. Cette fois-ci il dure. Inconsciemment - ou pas - elle guette la venue et les mots de cette femme, comme d'habitude. Mais aujourd'hui, elle n'a pas envie de parler ni d'endendre des généralités. Ce qui s'est passé lui pèse trop pour s'isoler dans la bulle de la routine.
Délivre-moi. Elles marchent. Arrivées à la porte, à la même ruelle, elle lui demande comment se porte la mère parce qu'il est étrange de la voir si peu. L'autre y répond assez vaguement, fuit le regard. Elle sait que si elle reste, si elle continue de répondre, tout s'écoulera, surtout si cette connaissance pose La question. Elle le fait.
Les mots ne passent plus au travers de ce fleuve, ils sont restés de l'autre côté, sur l'autre rive. Le courant devient fort par moment et ce qui pouvait servir de pont est emporté. L'amie l'a fait entrer. Elle parvient enfin à prononcer quelques mots qui, une fois assemblés, donnent un sens à ses larmes. Elle a parlé et sait d'avance qu'elle n'aurait pas dû.
Tant pis. Elle ne supporte plus de se taire, de tout garder pour elle. Elle en dit un peu plus, refuse un café, une chaise, un mouchoir, elle s'en va, sachant que si elle tarde les questions fuseront à son retour. Elle marche. Chemin inverse. Elle pleure. D'habitude elle sait se contrôler en se disant qu'elle ne veut pas qu'on la croise dans cet état mais là, elle s'en fiche. Elle déambule.
Ils sont toujours là, les deux. L'orage est passé, pour eux. La mère, comme depuis le début de cette histoire et à chaque fois qu'il se passe quelque chose, fait comme si il ne s'était rien produit.
Mais, comment fais-tu ? Elle lui parle normalement, arrive même à sourire. Pourtant elle, elle sait ce que l'autre croit qu'elle ne sait pas. Peut-être se fait-elle des idées mais parfois elle ressent une once de sécheresse dans ses mots. Ses yeux aussi lui laissent transparaître comme un air de... de dégoût ? Et lui et bien, il est également parti à ses besognes avec un de ces morceaux de lui-même. Malgré tout entravée d'embûches - certaines plus conséquentes que d'autres - la vie semble plus ou moins reprendre son cours.
Elle vient d'aller le rechercher, elle a parlé rapidement et les voilà de nouveau à la maison, tous les deux. Ils la voient, elle est là. Assise, seule et le visage baissé, elle n'est plus ici.
Je me suis trompée. Elle ouvre les yeux. Elle a envie de parler, de poser des questions, elle s'était même promis de le faire dès qu'elles se retrouveraient seule à seule. Une fois au pied de mur elle voit à quel point il est haut, escarpé, friable. Elle a peur de détruire le peu de ce qui tient encore debout. Et puis c'est tellement plus facile pour elle d'abandonner que d'affronter. Elle la laisse là à ses pensées, se remettant aussi dans le bain de la vie, de l'ignorance et des habitudes.